Le Nutri-Score est-il anti-français ? Roquefort, foie gras, camembert et la polémique

Mis à jour le 7 octobre 2026 · Lecture : 9 minutes · Par Jacques Blandignères

Un roquefort AOP en E. Un foie gras d'oie en E. Un comté affiné 24 mois en D. Ces notes alimentent depuis des années une polémique récurrente : le Nutri-Score serait une machine à dévaloriser le patrimoine gastronomique français et méditerranéen. Cette thèse a trouvé des relais politiques au plus haut niveau, notamment en Italie. Elle mérite d'être examinée sérieusement, sans militantisme dans un sens ou dans l'autre.

Barquette de Roquefort Société
Roquefort Société : 3,35 g de sel et 22,5 g de graisses saturées pour 100 g, noté E. Photo : Open Food Facts (CC BY-SA).

Les notes des produits traditionnels : le constat factuel

Il ne faut pas minimiser le problème. La majorité des fromages affinés, des charcuteries traditionnelles et des produits festifs français obtiennent effectivement des notes situées dans la moitié basse de l'échelle. Ce n'est pas une distorsion ni une erreur de calcul : c'est le résultat arithmétique d'une composition naturellement riche en graisses saturées et en sel, deux des quatre critères négatifs de l'algorithme.

Produit traditionnelNutri-ScoreRaison principale
Roquefort AOPEenviron 3,5 g de sel et 20 g de graisses saturées pour 100 g
Comté AOPDgraisses saturées élevées, protéines comptées (règle des fromages)
Camembert de Normandie AOPDgraisses saturées et sel
Brie de Meaux AOPDgraisses saturées et sel
Foie grasEgraisses saturées et énergie
Jambon de Bayonne IGPEsel très élevé (4 à 5 g pour 100 g)
Saucisson secEsel et graisses saturées
Mozzarella di Bufala AOPCpeu salée : meilleure note de ces fromages

Notes calculées par Nutri-Guess avec l'algorithme actualisé, à partir de compositions moyennes. Une référence donnée peut varier.

Ce tableau illustre deux réalités simultanées. La première est que les produits les plus riches en graisses saturées et en sel, indépendamment de leur qualité artisanale ou de leur certification d'origine, obtiennent mécaniquement les moins bonnes notes. La seconde est que cette hiérarchie reflète fidèlement la composition réelle de ces aliments : un roquefort est objectivement plus riche en graisses et en sel qu'une mozzarella, et le Nutri-Score le traduit correctement.

Coldiretti et la bataille italienne contre le Nutri-Score

La polémique la plus organisée est venue d'Italie. Coldiretti, principale organisation agricole du pays, a mené campagne contre le Nutri-Score, qu'elle présente comme une menace pour les produits traditionnels italiens, et a relayé cette position auprès des institutions européennes.

L'argumentaire de Coldiretti s'articule autour de plusieurs points. Le premier est que le Nutri-Score ignore les modes de consommation traditionnels : le parmesan se consomme en copeaux de quelques grammes pour aromatiser un plat, pas en tranches de 100 grammes. Le deuxième est que les produits AOP sont protégés précisément parce qu'ils respectent des cahiers des charges exigeants sur la qualité des ingrédients et des procédés de fabrication, une qualité que le Nutri-Score ne reconnaît pas. Le troisième est économique : une note E sur l'emballage constitue un désavantage commercial par rapport à des produits industriels de moindre qualité artisanale mais mieux réformulés pour l'algorithme.

Le gouvernement de Giorgia Meloni, entré en fonction en 2022, a porté cette opposition au niveau européen. Son ministre de l'Agriculture, Francesco Lollobrigida, a critiqué publiquement le Nutri-Score à plusieurs reprises, et l'Italie promeut son propre système, le NutrInform Battery.

La réponse française : l'EREN défend la neutralité de l'algorithme

Face à ces accusations, le professeur Serge Hercberg et l'équipe EREN de l'INSERM ont maintenu une position constante : l'algorithme du Nutri-Score est mathématiquement neutre et s'applique de façon identique à tous les produits de même composition, quelle que soit leur origine géographique.

L'argument central est le suivant : un parmesan et un cheddar anglais ou un manchego espagnol de composition nutritionnelle comparable obtiendront la même note. Ce n'est pas l'origine française ou italienne du fromage qui détermine la note, c'est sa teneur en graisses saturées et en sel. Si ces teneurs sont élevées, la note est basse. Si un fromage d'un autre pays a les mêmes teneurs, il obtient la même note. Il n'y a aucune préférence culturelle encodée dans l'algorithme.

Le comité scientifique européen a maintenu cette position lors de l'actualisation de l'algorithme : la règle propre aux fromages a été conservée, sans exception nationale. Le nouveau calcul a même légèrement amélioré la note des fromages à pâte dure peu salés : en France, 19 % des fromages à pâte ferme ou demi-ferme sont désormais en C, contre 5 % auparavant.

La règle spéciale déjà accordée aux fromages

L'exception fromages dans le calcul du Nutri-Score. Pour les fromages, l'algorithme prévoit déjà une règle dérogatoire : les protéines sont systématiquement intégrées comme points positifs, quel que soit le niveau du score négatif brut. Pour les autres aliments, cette intégration est conditionnelle à une proportion suffisante de fruits, légumes, légumineuses et noix. Sans cette exception, tous les fromages riches en graisses et en sel obtiendraient un E systématique. Avec elle, les fromages modérément gras et salés peuvent atteindre le C ou le D. La polémique porte donc sur un système qui a déjà été nuancé pour tenir compte de la spécificité de cette catégorie.

Ce point est souvent omis dans les critiques les plus véhémentes. Le Nutri-Score a déjà fait un geste envers les fromages. Les défenseurs de l'algorithme estiment que ce geste est suffisant et qu'aller plus loin reviendrait à créer des exceptions nationales ou culturelles qui videraient de son sens la comparabilité internationale du logo.

La filière fromagère française : une position plus nuancée

En France, la filière laitière a elle aussi exprimé des critiques, en particulier sur les fromages traditionnels, mais le débat y a été moins politisé qu'en Italie. De grands groupes laitiers ont adopté le logo dès ses débuts, comme Danone, et Santé publique France publie la liste des entreprises et marques engagées.

Le cas du foie gras : le produit qui cristallise les tensions

Parmi tous les produits français concernés, le foie gras concentre les tensions de façon particulièrement symbolique. Sa note E est arithmétiquement cohérente : avec 40 à 50% de graisses totales dont une part significative de saturées, il accumule le maximum de points négatifs sur les critères lipidiques. Aucune quantité de protéines ou de fibres ne peut compenser un tel profil.

Les producteurs et défenseurs du foie gras avancent un argument de consommation réelle que l'on retrouve souvent dans le débat : le foie gras est un produit festif, consommé en petites tranches à Noël ou lors d'occasions particulières, pas en assiettes quotidiennes de 100 grammes. Son E ne reflèterait donc pas son usage réel dans l'alimentation française.

La réponse des épidémiologistes est double. D'une part, le Nutri-Score n'a jamais prétendu prendre en compte les fréquences de consommation : son périmètre est la comparaison intra-catégorie pour 100 grammes. D'autre part, l'argument festif pourrait s'appliquer à de nombreux produits sucrés ou gras que personne ne consomme en 100 grammes d'un coup, ce qui affaiblit sa portée en tant que principe général d'exception.

AOP et Nutri-Score : deux systèmes de qualité incompatibles ?

Les appellations d'origine protégée (AOP) et les indications géographiques protégées (IGP) certifient que des produits respectent un cahier des charges précis portant sur l'origine des matières premières, les méthodes de production et souvent le bien-être animal. Ces certifications garantissent une qualité artisanale, une traçabilité géographique et la préservation de savoir-faire traditionnels. Elles ne garantissent pas, et n'ont jamais prétendu garantir, un profil nutritionnel particulièrement favorable.

Un roquefort AOP peut simultanément être l'un des meilleurs fromages du monde sur le plan organoleptique et gustatif, respecter des conditions d'élevage et d'affinage exemplaires, et obtenir un E au Nutri-Score parce que sa composition en graisses saturées et en sel est objectivement élevée. Ces deux réalités ne se contredisent pas. Elles évaluent des dimensions différentes du même produit selon des critères différents, tout comme la certification AB ne préjuge pas du Nutri-Score ni l'Eco-Score ne renseigne sur la qualité gustative.

Confondre ces systèmes de qualité différents, ou exiger qu'ils convergent vers les mêmes conclusions, relève d'une catégorie d'erreur conceptuelle que les polémiques les plus véhémentes commettent souvent sans le formuler explicitement.

Ce que le E ne veut pas dire

La confusion la plus dommageable dans ce débat est celle entre « mauvaise note au Nutri-Score » et « produit à proscrire ». Ces deux notions ne sont pas équivalentes, et les concepteurs du Nutri-Score eux-mêmes ont toujours été clairs sur ce point.

Un E signifie que pour 100 grammes de produit, la composition nutritionnelle est défavorable selon les critères de l'algorithme. Il ne signifie pas que manger du roquefort ou du foie gras est dangereux, interdit ou même déconseillé en toutes circonstances. Les recommandations de santé publique françaises intègrent depuis longtemps les notions de fréquence et de quantité : les charcuteries et fromages riches en sel sont déconseillés en consommation excessive et quotidienne, pas dans le cadre d'une alimentation diversifiée où ils occupent une place modérée.

Le bon usage du Nutri-Score selon les produits. Le Nutri-Score est particulièrement utile pour orienter les achats dans les catégories de consommation courante et fréquente : yaourts, céréales du petit-déjeuner, pains, plats préparés, boissons. Dans ces rayons, comparer deux produits sur leur note aide à identifier les formulations plus favorables dans le quotidien alimentaire. Il est moins pertinent pour les produits festifs, occasionnels ou consommés en très petites quantités comme condiments ou assaisonnements. Un camembert acheté une fois par semaine et partagé à deux personnes a un impact nutritionnel très différent d'un camembert mangé seul chaque jour : le Nutri-Score ne fait pas cette distinction, et il ne le prétend pas.

Une polémique légitime, mais mal dirigée

La critique adressée au Nutri-Score sur les fromages et produits traditionnels soulève des questions légitimes sur les limites de tout outil de notation simplifié. Il est vrai que l'algorithme ne tient pas compte des portions habituelles, ni de la fréquence de consommation, ni de la qualité artisanale, ni des traditions alimentaires culturelles. Ces limites sont réelles et reconnues par ses concepteurs.

Mais la conclusion selon laquelle le Nutri-Score serait anti-français ou anti-méditerranéen ne découle pas logiquement de ces limites. Un cheddar anglais à composition identique au comté obtiendrait la même note. Un pepperoni américain aussi chargé en sel et en graisses qu'un saucisson sec artisanal de l'Aveyron obtiendrait le même E. La neutralité géographique de l'algorithme est réelle, même si ses effets pratiques défavorisent structurellement des catégories de produits dont les traditions gastronomiques nationales sont particulièrement riches.

Ce que la polémique révèle, en définitive, c'est moins une faille du Nutri-Score qu'une question de fond sur ce qu'on attend d'un outil d'étiquetage nutritionnel : doit-il être un guide d'achat quotidien optimisant les nutriments, ou un outil capable de prendre en compte la diversité des pratiques alimentaires culturelles et des modes de consommation réels ? La réponse à cette question dépasse le seul Nutri-Score et engage toute la philosophie de l'information nutritionnelle publique.

Sources

  1. Merz B. et al., « Nutri-Score 2023 update », Nature Food 5, 102-110 (2024) : www.nature.com
  2. Santé publique France, questions-réponses sur l'algorithme actualisé (V11) : www.santepubliquefrance.fr
  3. Santé publique France, calculateur de l'algorithme actualisé (tableur, avril 2024) : www.santepubliquefrance.fr
  4. Santé publique France, liste des entreprises et marques engagées en France (février 2026) : www.santepubliquefrance.fr

Par Jacques Blandignères, créateur de Nutri-Guess.

Les notes attribuées à des produits types sont calculées avec les grilles officielles de l'algorithme actualisé du Nutri-Score ; un produit réel peut différer selon sa recette. Notre méthode · Signaler une erreur

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